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Cité Black 18 0ctobre 2004

  Pouvez-vous nous présenter "Villes black, rires noirs", pourquoi un tel titre?

  Aucun titre n'est tout à fait innocent, c'est sûr. Il traduit des expériences, parfois des agacements personnels. Par exemple, quand on est comédienne et noire, on se voit sans arrêt demander : pourriez-vous me "faire" des contes africains.. Ceci même si l'on n'est pas africaine... et même si l'on n'est pas conteuse! Car conteur, c'est un autre art, que j'admire du reste, mais que je n'ai jamais appris. Alors, à la longue, il y a comme une lassitude que "black" soit toujours synonyme de "conte", d'animaux, de tradition... Or la saison dernière, j'ai fait avec Robbas Biassi Biassi un travail pour une association de médiathèques sur le roman africain. Cela m'a amenée à lire et relire beaucoup d'auteurs récents. J'ai été frappée par leur maîtrise du récit, de la satire sociale et politique, et par leur façon de rire du pire pour le transformer. D'où le "rire noir" du titre.Et puis aussi j'ai aimé un univers qui n'a rien à voir avec les tortues, les rois lions, la jungle... Non, dans notre spectacle, c'est plutôt le bitume, les enfants soldats, les grandes cités... Voilà, "rires blacks". C'était aussi une façon de dire "oui, on va vous parler de l'Afrique à notre façon : ni le SIDA et la famine des magazines, ni les contes merveilleux de la brousse... Une autre Afrique."

  Parlez-nous aussi de " c'est pas pétite affaire" et "petite négresse de l'île Saint-Pierre". A qui s'adresse ces spectacles ?

  A tout le monde j'espère! Enfin pour moi, un spectacle réussi parle aux spectateurs de tous âges, de toute origine. Peut-être les blacks seront-ils sur-représentés au théâtre des Marronniers, par rapport au public du reste de la programmation ? On verra. Mais dans le travail, je ne pense pas à telle ou telle catégorie de public. Il s'agit de vivre des situations, des émotions ... de parvenir à les transmettre et à les faire partager... et aussi de servir une langue, qui est souvent ici très belle et très âpre. Parfois, après les représentations, les spectateurs me demandent si j'ai vraiment vécu personnellement quelque chose de proche de ce qui est joué. Selon le spectacle, on vous interroge : "Avez-vous vraiment fait de la prison... Pensez-vous à une guerre que vous avez traversée vous même ?" La plupart du temps, non ! Le comédien a seulement exprimé au plus près l'émotion portée dans le texte. Peut-être n'aurait-il pas pu le jouer d'ailleurs si c'était son histoire d'un peu trop près? Mais ces questions sont un beau compliment.

  Vous partagez la scène avec un autre artiste congolais, comment vous êtes-vous rencontrés?

  Robbas Biassi Biassi, je l'ai rencontré en 96 à Lyon. Nous avons joué ensemble dans un spectacle que j'ai coproduit :"Paroles d'esclaves". Tout un programme, non ? Il s'agissait d'interviews des derniers esclaves vivant aux USA, interrogés alors qu'ils étaient très vieux. J'ai aussi joué avec Robbas dans "Le Black Note", de Tanguy Viel, l'histoire d'un blanc qui aime tellement le jazz qu'il finit par se croire noir.

  Il est Africain, vous êtes Antillaise, vous jouez ensemble des oeuvres afros à Lyon, c'est tout un symbole?

  C'est plutôt une réalité.Comme tout le reste du pays, Lyon est un pays mêlé... donc l'occasion de faire découvrir des horizons divers, des cultures diverses. Et puis, Antillais ou Africain aussi, c'est une réalité, puisque nous sommes issus du même continent, l'Afrique. Et nous partageons la scène avec Marcelle Basso : à première vue, on ne peut pas être plus "français-France" qu'elle ! or elle est fille d'Italien, une autre diaspora.

  Quelle est selon vous la place de la culture noire aujourd'hui?

  Il me semble que la musique occupe la plus grande place.. puis la danse, puis la littérature, puis le théâtre... Et par intermittence les arts plastiques. Plus l'énumération avance, plus on tombe dans les clichés. La diversité de la musique, encore, est à peu près reconnue. Mais déjà avec la danse, on dérive souvent vers le folklore, on voit essentiellement les danses traditionnelles. on ignore trop souvent le travail des chorégraphes contemporains, qui puisent leur sources dans la tradition pour la dépasser. Pour la littérature, je vous ai déjà dit ma lassitude sur le conte systématique. Même chose au théâtre, souvent. Pourtant, depuis quelques années, plusieurs éditeurs français font découvrir des oeuvres nombreuses, francophones et aussi d'autres en traduction. Sur ce point, le progrès est énorme.

  Comment réagissent les spectateurs de province face à vos spectacles?

  Nous créons "en province", comme on dit en France, mais nous avons joué un peu partout : Lyon, Paris et sa région, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion. Je ne constate pas de différence bien marquée Paris province... Plutôt des différences qui tiennent au vécu des spectateurs. En métropole, on commence dans un silence religieux à écouter ce qui est dit, ou joué, ou chanté. Les gens partent pour une autre planète. A la fin, ils se pressent pour nous demander les références des oeuvres, tout étonnés de les avoir ignorées si longtemps. En revanche, les spectateurs d'Outremer anticipent les situations et en rient d'avance... et à la fin, ils les commentent parce qu' elles leur sont familières... et en rient encore même si ce rire est parfois un peu noir.

Pour en revenir à vous Raymonde, est-ce que cela a été facile d'imposer votre jeu, vos envies dans le monde des arts et du spectacle? 

Facile... difficile..?  Tout comédien a un, ou plusieurs rôles, dont il rêve. Moi, c'était Phèdre, et aussi Médée. Mais j'étais trop noire. Après, des compagnies africaines ont monté ces pièces...mais j'étais café au lait... Bref, ce n'est pas simple. Dans"Petite Négresse de l'île Saint-Pierre", il y a justement une scène, un peu ironique, sur ce sujet, sur la comédienne non seulement noire, mais encore métisse ! et en plus qui ne parle pas créole.   C'est un peu autobiographique... heureusement en partie seulement. J'ai eu des metteurs en scène qui m'ont donné de très beau rôles, indépendamment de ma couleur.

  Trop souvent, les comédiens black parlent de la difficulté de trouver des rôles pour s'exprimer...  

Dans tout ce que l'on joue au théâtre, il s'agit toujours de l'humain, évidemment. Mais là, on change le point de vue, on remet notre culture à sa place juste. Cela me fait penser aux représentations géographiques du planisphère. La taille des continents dépend de la projection choisie. Dans la carte que nous avons appris tous à l'école, l'Europe est au centre, donc très grosse, l'Afrique  en bas à droite, donc toute petite.  Un géographe, je crois qu'il s'appelle Peters, a dessiné une autre projection : l'Afrique au centre, donc plus grosse, l'Europe au coin, donc petite... Je pense que nous, nous faisons le même travail de changement de perspective en plaçant les cultures "du sud" au centre de  nos préoccupations: on les remet à leur taille !

Mais en fait je ne suis pas tellement axée sur la problématique Blanc/Noir, mais plutôt sur celle d'un métissage généralisé des oeuvres et de l'interprétation. . J'aime que le public, et les comédiens sur le plateau, soient à l'image de cette diversité. Dans "Demain il fera beau", il y a deux ans, nous étions deux comédiennes, une Blanche, une Noire,  pour incarner une adolescente  petite bourgeoise catholique bien française des années quarante : aucun spectateur n'a été surpris. S'il n'y a pas plus de mélange dans les distributions au théâtre, la frilosité tient aux créateurs, pas au public ...

Amina N° 416

Parlez-nous de votre carrière théâtrale ...Vos rêves de comédienne correspondaient-ils alors à la réalité du métier ?

Pas vraiment. Au départ, je voulais être danseuse, mais, comme disait ma grand-mère, " Y a pas de Noirs à l'opéra !" Quand j'ai pu me payer mes propres cours de danse, il était trop tard pour que je m'exprime par la danse et j'ai choisi une autre façon de le faire : le théâtre. A la suite du "Sas", je suis tom­bée sur un livre, "Paroles d'esclaves", de James Mellon, une découverte extraordinaire du fait que la littérature de l'époque ne parlait pas de l'esclavage. Je l'ai feuilleté et j'y ai trouvé des témoignages recueillis par un Américain auprès des derniers esclaves vivants aux Etats-Unis et auprès de leurs anciens maîtres vivants. Ces histoires de vies m'ont vivement touchée. Je me suis alors mise à rechercher des informa­tions sur l'esclavage, en bibliothèque. Ima­ginez... Dans les années 90, il n'y avait rien sur l'esclavage au rayon français ! C'est là que je me suis dit qu'il fallait porter cette parole. En tant qu'être humain, la parole de l'esclave ne pouvait être unique, mais plutôt multiple. Je mettais alors en parallèle ce que je venais de jouer sur la prison. Ce qui fait qu'un homme reste un homme, et qui différencie l'homme de l'animal, même dans la plus grande douleur, qu'il s'agisse de détenus ou d'esclaves, c'est le rire, la parole et cela m'a beaucoup frappée.

Vous jouez le premier rôle de la pièce "Petite négresse de l'île Saint-Pierre"; qui est un peu votre histoire. Comment l'idée d'une telle mise en scène a-t-elle germé ?

Cette petite négresse de l'île Saint-Pierre, c'est en grande partie mon histoire. L'île Saint-Pierre était un quartier de la banlieue parisienne, plus particulièrement d'Alfortville. Comme dans toutes les familles, on aime à raconter notre enfance. Mon compagnon, qui a eu une enfan­ce très différente de la mienne, aimait nous entendre en parler et pensait qu'il fallait écrire nos histoires. A force de m'entendre parler de tout cela, il s'est mis à noter tout ce que je racontais. Au bout de plusieurs années - 4 ou 5 ans -, lors d'un voyage il s'est mis à écrire une pièce à partir de mes souvenirs d'enfance. II y a deux ans, il m'a montré ce qu'il avait écrit et j'ai éclaté en sanglots. II m'a demandé si d'une part je ne me sentais pas trahie et d'autre part d'annoter ce sur quoi je n'étais pas d'accord, tout en insistant sur le fait que cette pièce devait garder un ressort à la fois dramaturgique et cocasse. J'ai compris sa démarche et intégré que quand on met en scène une autobiogra­phie, il y a toujours une part de création artis­tique qui ne respecte pas forcément la vérité. II a raconté notre vie à travers trois personnages : une petite fille représentée par "Elle" , "L'au­tre", une habitante de l'île Saint-Pierre de la même génération, qui pose un oeil extérieur, et le griot-au-chômage, cet homme venu d'Afrique. C'est un peu ce qui se passe dans la vie, un même événement est raconté différem­ment par les personnes qui le vivent.

Est-il facile de revivre sur scène quelques  mor­ceaux choisis de sa vie ?

C'est la première fois que je le fais. Au départ, j'avais quelques appréhensions, mais dans la mesure où cette pièce est écrite avec trois per­sonnages, je ne joue pas Raymonde Palcy mais "Elle". II faut forcément dissocier les person­nages de soi. La petite négresse dans cette his­toire est très ludique. L’œil extérieur de Claude Défard me juge certainement mieux que je ne peux le faire moi-même. Tout en appartenant à une famille ballottée à droite comme à gauche, j'étais une gamine rieuse. J'avais toujours des mauvaises notes en classe parce que j'aimais rigoler ou bavarde. II a su sauvegarder le fond.

Aviez-vous des appréhensions quant au regard du public ?

Non. II est vrai que cette pièce dévoile beau­coup d'aspects de ma  vie. Nous avons eu l'occasion d'en faire une première lecture au festival d'acteurs de Tours en mai dernier. Ensuite, il y a eu une discussion avec le public. Certaines personnes ont été émues, d'autres ont ri et à la fin beaucoup se sont mis à raconter leurs propres histoires. "La petite négresse", c'est aussi l'histoire d'une grand-mère et des rapports qu'elle entretient avec sa petite-fille. Cet échange a été très fort. Finalement, parce que c'est l'histoire d'êtres humains, elle est uni­verselle !

La programmation théâtrale du mois de novembre est axée sur les Antilles ou l’ Afrique. Est-ce fortuit ?

Cette pièce fait partie d'un diptyque "Villes black, rires noirs" où l'on joue en alternance : "Petite négresse de l'île Saint-Pierre" puis le lendemain "C'est pas petite affaire", une pièce à deux comédiens montée par Claude Défard, à partir de huit extraits de romanciers africains contemporains et de romanciers francophones, anglophones et lusophones. On a eu envie de monter ce spectacle avec le premier pour mon­trer que l'Afrique n'est pas un pays mais un continent. II y a des contes, des romanciers, des cultures. (Camille Vieux-Fort)

http://www.blackvisions.com/amina/

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